Monday, December 19, 2005

Au sujet du salafisme au Maroc

Lu, dans Tel-Quel de la semaine derniere, une depeche dans laquelle on apprend que le roi Mohamed VI vient de nommer Abdellatif Hammouchi a la tete de la Direction Generale de la Surveillance du Territoire (DGST). D'apres Tel-Quel, Mr. Hammouchi serait un specialiste de la mouvance salafiste du royaume, aussi bien sur le plan ideologique (il aurait une bonne connaissance de la litterature salafie) que sur le terrain. Je pense personnellement que le salafisme est un probleme grave sur lequel les societes arabes en general, et la societe marocaine en particulier, auront a se pencher dans les annees a venir. Je pense aussi qu'une approche purement securitaire au probleme salafiste n'est pas suffisante. Pour lutter efficacement contre le salafisme, il faut aussi et surtout le contrer sur le plan des idees, en faisant par exemple ce qui suit:

1. Encourager les oulemas a contrer les deviations salafistes: les aberrations salafistes au niveau du fiqh et leurs tendances a opter pour les positions les plus extremes (comme par exemple l'idee selon laquelle il serait obligatoire pour la femme musulmane de couvrir non seulement les cheveux, mais aussi le visage) sont relativement faciles a contrer a partir des sources islamiques elles-memes. L'etat devrait inciter les oulemas, a travers des "grants" (contrats) pour des programmes de recherches cibles, a produire des traites pedagogiques qui soient a la portee de tout le monde et qui exposent les deviations salafistes au grand jour afin de contrer certaines idees vehiculees par la litterature etrangere qui circule dans les cercles salafistes du pays.

2. Incorporer des programmes d'histoire des idees et de fiqh compare dans les cursus des instituts theologiques. L'etude des differentes ecoles de pensee islamique qui se fait de nos jours dans nos universites reste extremement superficielle. Or, il se trouve qu'il est essentiel de comprendre l'histoire de l'emergence des differentes mouvances de la pensee islamique pour pouvoir placer chacune d'entre elles dans son propre contexte, deceler les deviations de telle ecole ou tel penseur, et pour pouvoir ensuite tirer les lecons qui s'imposent pour notre contexte actuel.

3. Mener une campagne mediatique contre le salafisme dans les organes mediatiques dependant de l'etat. Je ne parle pas ici d'un certain genre de propagande vulgaire auquel on a droit de temps en temps (comme par exemple lors du fameux incident de l'editorial d'Attajdid sur le tsunami dans le sud-est asiatique l'annee derniere), mais d'une campagne scientifique basee sur des articles serieux, des interviews, des tables rondes et des debats avec des oulemas et des penseurs islamiques afin de jeter plus de lumiere sur les idees salafistes et permettre au marocain moyen (qui, ne l'oublions pas, lit tres peu ou pas du tout) de comprendre que beaucoup d'idees vehiculees par le salafisme sont des interpretations extremes qui sont contraires a l'esprit de l'islam et sur lequel on ne peut pas construire une civilisation.

Il y a bien sur encore une lutte qui doit se faire sur le plan social, comme par exemple accorder plus d'attention aux quartiers populaires, en les dotant d'infrastructures culturelles et sportives, etc. Dans ce billet, j'ai voulu insister sur le cote ideologique car c'est un cote qui devrait pouvoir etre facilement mis en oeuvre, et qui pourrait s'averer etre tres efficace dans la lutte contre les idees salafistes qui ne cessent de gagner du terrain aupres des classes les plus defavorisees du pays.


Thursday, December 01, 2005

Au sujet des langues étrangères – 2nde Partie.

« Plusieurs de mes coreligionnaires lisent des vers et des comptes de fées des Arabes, étudient les travaux des philosophes et théologiens Mohammedians, non dans le but de les réfuter mais pour apprendre à s’exprimer proprement, plus correctement et élégamment dans la langue arabe. Qui parmi eux a étudié l’Evangile, les Prophètes et les Apôtres ? Hélas ! Tous les talentueux jeunes chrétiens connaissent seulement la langue et la littérature des Arabes, lisent et étudient de manière assidue les livres arabes… Si quelqu’un parle des livres chrétiens, ils répondent d’un air méprisant qu’il ne mérite aucune attention ou quoi que ce soit. Quel dommage ! Les chrétiens ont oublié leur propre langue, et il est difficile de trouver une personne parmi mille qui peut écrire à un ami une lettre d’amitié décente en Latin. Mais il y a un nombre incalculable de personnes qui s’expriment très élégamment en Arabe, et rédigent des poèmes dans cette langue avec plus de beauté et plus d’art que ne le font les Arabes eux-mêmes. »

Le texte ci-dessus n’est pas un fantasme. Il a bien été rédigé au 9ème siècle en Espagne par l’évêque de Cordoba, Alvaro (la traduction (rapide) de l’anglais est mienne. J’ai trouvé cette citation dans un livre ou l’auteur réfère lui-même à ce bouquin : « History of the Byzantine Empire » par A. A. Vasiliev) .

Remplacez les mots Chrétien/Latin par Musulman/Arabe, et le texte deviendra d’une actualité étonnante. Ces propos seraient, alors, tenus à longueur de journée par nos coreligionnaires ou concitoyens. Le cri de l’évêque Alvaro nous permet également d’analyser notre situation avec plus de recul et de nous rendre à l’évidence, à savoir que le déclin d’une société a une incidence directe sur le déclin de sa langue (de ses langues). Les raisons de la marginalisation et du déclin, je les résume, à chaud et rapidement dans les trois points suivants :

1. L’abandon ou la négligence de la langue maternelle par nécessité. Par exemple, dans le domaine des sciences et de la technologie, à l’heure actuelle, on utilise le français ou l’anglais par ce que rien n’a été fait (ou presque) pour rendre l’Arabe adéquate dans ce domaine (non traduction des livres étrangers, etc.).

2. Le sentiment d’infériorité vis à vis de la langue étrangère qui fait que certains préfèrent s’exprimer en langue étrangère pour se sentir supérieurs ou accéder à des privilèges. Cela n’est pas toujours vrai comme une discussion chez Lilli l’a récemment bien montré, mais la tendance générale correspond bien à cette motivation.
3. Les efforts des pays puissants ou anciens colonisateurs de faire perpétuer la dépendance des anciens pays colonisés vis à vis de leur « maître ». Les retombées de ces efforts sont nombreuses : dépendance économique, disponibilité de la main d’œuvre bon marché en cas de nécessité, disponibilité de la matière grise à bon marche aussi, en cas de besoin, etc.

Petite digression : il est intéressant de noter que TV5, le principal véhicule de propagande (pas dans le sens péjoratif) de la francophonie, malgré toutes les déclarations de « bonne volonté » exprimée dans la charte de cette dernière, essaie toujours, de faire perpétuer la dominance du nord vis à vis du sud. Les programmes de la chaîne restent dominés par les pays du Nord: France, Belgique, Suisse et Canada, qui proposent des journaux d’information, des films, des documentaires et magazines quotidiens alors que les pays du sud se voient dédier, sporadiquement, des émissions exotiques ou des journées « spéciales »…